L’obligation de dénonciation à la CTIF : deux premières réponses

Ces derniers mois, les rédactions des revues fiscales belges francophones comme néerlandophones ont publiés massivement des articles et des commentaires relatifs à cette fameuse liste de 13 indicateurs reprise dans l’arrêté royal du 3 juin 2007 (M.B., 13 juin 2007, p. 31896, portant exécution de la loi du 11 janvier 1993 dite « loi anti-blanchiment »).

Mais pourquoi un tel émoi ?

En préalable, il est intéressant de mentionner que cette loi dite anti-blanchiment comprends essentiellement un volet préventif et un volet répressif. Le second volet modifie le code d’impôt sur les revenus, le code pénal et le code d’instruction criminelle. Ce volet ne sera pas commenté dans cet article-ci.

Le volet préventif, quant à lui, comporte en son article 2bis et 2ter une obligation pour certaines professions de communiquer à la Cellule de traitement des informations financières (CTIF) toute information susceptible d’être utile dans le cadre de la lutte contre la fraude fiscale grave et organisée. Ces personnes (notaires, avocats dans une certaine mesure, experts-comptables, conseils-fiscaux, agents immobiliers, banques,…), lecteurs assidus des revues fiscales, risquent, en cas de non-dénonciation, d’être poursuivies sur base de l’article 505 du Code pénal comme complice de l’infraction de blanchiment (recel élargi).

Afin de permettre une analyse plus aisée des faits suffisamment alarmant que pour nécessiter une obligation de dénonciation, le pouvoir exécutif a publié un arrêté royal comportant une liste de 13 indicateurs (signaux d’alarmes) qui doivent alerter le professionnel.

Les auteurs de doctrines, tels que Gerd D. Goyvaerts ou A. Risopoulos, ont estimés en analysant le texte de loi et plus particulièrement la ratio legis de la loi, que ces indicateurs (tellement courant dans la vie des affaires) n’étaient utiles que pour confirmer un soupçon préalable et ne pouvaient en aucun cas constituer des indices « autonomes ». Un professionnel devait, avant tout, suspecter qu’une opération à laquelle il était confronté pouvait dériver d’activités illicites, avant de se référer à la liste d’indicateurs (afin de conforter son point de vue). En aucun cas une grille de lecture inverse devait avoir lieu.

Nous attendions une réaction du Ministère des Finances ou du Secrétariat d’Etat à la fraude fiscale pour clarifier ce point.

Ces indicateurs sont-ils autonomes ou pas ?

Deux réponses provisoires furent données, venant infirmer le point de vue de la doctrine majoritaire. La première émane de la Ministre de la Justice sortante qui indique en réponse à une question parlementaire du député SP.A Van der Maelen (Commission de la Justice, 17 octobre 2007, question n° 2) que les indicateurs ont une autonomie d’application : « Il ne fait alors plus guère de doute à mes yeux qu’un seul indicateur doit être considéré comme une présomption légale et doit, dès lors, donner lieu à un signalement. Affirmer le contraire aurait en effet pour conséquence que les institutions tenues de faire un signalement au CTIF pourraient toujours être poursuivies pour fraude fiscale simple. Ce serait contraire à l’objectif du législateur et l’article 505 du Code pénal perdrait tout son sens ».

Une deuxième consécration du caractère autonome des indicateurs provient de la déclaration effectuée par le Procureur général près la Cour d’appel de Gand qui confirme la position de la Ministre de la Justice.

Une double interprétation contradictoire, ayant des conséquences importantes dans la pratique des professionnels, voit donc le jour (doctine vs. Pouvoir judiciaire).

La Cour constitutionnelle et le Conseil d’Etat sont également saisis, entre-autre par les Barreaux, de cette question brulante.

La lutte actuelle contre la fraude fiscale et la volonté de l’Orange Bleu de maintenir ce cap me font penser que l’interprétation autonome sera confirmée dans les prochaines semaines par le/la nouveau Ministre de la Justice.

Qu’en pensez-vous ?

Photocredit by flickr.

5 réponses

Sven Kiebooms le 5 novembre 2007 à 3:34

La volonté du gouvernement (consécration du caractère autonome) combinée à la quantitié et, surtout, la largesse des critères me fait penser à un enrôlement d’office des professionnels dans la lutte perpétuelle que mène l’Etat contre la fraude et le blanchiment. On oublie les règles déontologiques relatives à chaque profession et on force la dénonciation sous la menace de l’article 505. Certes le dispositif de celui-ci a de quoi motiver les plus récalcitrants. Néanmoins, le nombre de clients de ces professionnels est parfois important et, selon le gouvernement, chaque apparition d’un critère doit entraîner automatiquement une dénonciation (présomption légale). Une utopie dont certains pourraient faire les frais s’ils ne décuplent pas leur vigilance.

Attendons la réponse de la Cour constitutionnelle (ou du Conseil d’Etat), j’espère que la décision sera relayée et commentée brièvement par TaxTalk.

SK.

Sven Kiebooms le 5 novembre 2007 à 3:45

Ironie du sort, même le CTIF est contre l’interprétation autonome de la liste des critères.

Lecocq le 5 novembre 2007 à 15:41

Le CFIF est, encore pour l’instant, en faveur d’une conception “liée” des indicateurs. Mais en effet, si l’interprétation du Ministère et du Parquet se confirment, le CTIF devra exiger une interprétation autonome.

Fernandez-Bertier Michaël le 6 novembre 2008 à 15:07

Au vu de toutes ces affirmations, comment maintenir que l’interprétation autonome est de mise, demanderez-vous ? La réponse, simple, concise, et dont la remise en cause malheureusement malaisée, consiste en l’Arrêté lui-même, ou plus précisément son préambule. Nous ne ferons d’ailleurs pas l’économie de reproduire le passage phare de celui-ci, à savoir que « […] la présence d’un de ces indicateurs doit imposer aux organismes et personnes soumis à la loi du 11 janvier 1993 de faire une déclaration à la Cellule de traitement des informations financières ».

Ainsi, nous ne comprenons pas à quelle légitimité prétend la doctrine pour soutenir l’existence et la mise en pratique d’une « interprétation auxiliaire », totalement inconciliable avec l’esprit de la loi en question, malgré tout le crédit et appui que nous apportons aux commentaires de la doctrine majoritaire. En l’occurrence, seule l’action de déplorer ce choix nous paraît légitime.

Nous attendons donc, afin de résoudre cette erreur politique et juridique, l’espoir d’une annulation de l’Arrêté Royal, ou d’un amendement quelconque capable de renverser la vapeur et rétablir l’entente entre Gouvernement et doctrine.

Cette idée a d’ailleurs déjà fait son chemin et précédé le présent commentaire, étant donné que divers Ordres des barreaux se sont précipités à introduire une telle requête.

Néanmoins, il est à noter que la Cour constitutionnelle a, en date du 10 juillet 2008, rejeté la requête des Ordre du barreau belges relative à l’annulation de cet Arrêté Royal controversé. Attendons néanmoins la décision d’un Conseil d’Etat lui aussi saisi, et porteur d’espoir…

Lecocq arnaud le 9 novembre 2008 à 0:43

Bonjour,

Vite une petite reponse ou plutot une remarque… la Cour Constit a commente sa vision concernant cette controverse dans son dernier arret et explique clairement que l interpretation auxiliaire est la seule de mise… a relire donc attentivement… la derniere conference du Prof. Maus d Anvers est en outre fort d accord avec ce point de vue… ce qui permet une unanimite dans la doctrine FR et NL… sauf un irreductible gaulois :-)

Ecrivez un commentaire

Réagissez et faites nous savoir ce que vous en pensez. Vous pouvez utiliser du simple HTML pour le formattage.

Jobs via FinanceWorld

Commentaires

  • joniaux: en effet, encore du n’importe quoi à la belge version PS-ECOLO-CDH. Je viens de vendre une volvo de...
  • H.Catherine: Ce qui est surtout étonnant est le manque de c…… des belges ! Le belge est un mouton que...
  • michel: il ce permette de foutre des taxes eco malus et ne savent même pas eux même combien de gramme pollue tel ou...
  • tiga: salut a tous j’aimerais savoir combien de co2 la lancia dedra rejette car on me demande 375€ pour la...
  • Sab: Moi aussi j ai une polo , j ai pris une petite voiture pour commencer a rouler , je l ai immatriculer en janvier...
  • seb: J’ai acheté il y’a 3 mois une polo 1.4 essence de 60 cv de 1997 et je viens de recevoir ma taxe de...
  • label: C’est une bonne initiative. Cependant, il y en a d’autres qui sont nettement moins chers comme...
  • guy: Votre commentaire. Bonjour, ma question est la suivante! En ma qualité de fonctionnaire belge retraité,...
  • michel: Il est surtout étonnant que sur plus de 33000 visiteurs de ce site il n’y ait qu’un peu plus de...
  • paul heymans: Votre commentaire. Sébastien, Le transfert d’hypothèque se définit comme la substitution...

Poll

Le gouvernement peut-il, dans ces temps difficiles, laisser le budget dans le rouge pour stimuler l'économie ou doit-il, même dans cette période, manifester une discipline de budget stricte?

Voir les résultats

Chargement ... Chargement ...

Articles néerlandophones